Mardi 27 mai 2008

Senghor a prétendu que le Nègre est d’abord et avant tout « Emotion ». Entendez : le Nègre danse beaucoup ; il ricane et pleure tout autant ; il consacre très peu de temps aux choses de l’esprit. Un point de vue que beaucoup de gens ne partagent pas, surtout quand le même Senghor insinue que seuls les Hellènes-les Blancs, pour tout dire savent se servir de la raison. En tant  que Nègre, je ne reconnais pas, moi, dans cette thèse misérabiliste et le complexe d’infériorité et d’infantilisme qu’elle essaie de greffer dans la conscience de chaque Nègre ne m’a jamais effleuré.

 

De manière générale, je me méfie des grandes théories qui tentent de disséquer l’essence de l’homme. Car, je crains qu’on en arrive, à force de ne pas reconnaître à certains groupes d’individus telle ou telle faculté, à écrire la bible des Nazis, selon laquelle il y aurait des races supérieurs et des races inférieures. Dangereux !
Donc, pour moi et ce n’est pas du tout pour me consoler- un Nègre est autant Emotion que Raison ; il n’est ni un cobaye des laboratoires, ni un cas d’école pour des théories et des thèses, mais, tout simplement, un être humain doué de ces mêmes facultés mentales et intellectuelles qu’on observe chez tous les autres êtres humains. Toutes les facultés. Comme cette formidable capacité de se pencher sur son passé et de se souvenir. Comme ce crucial devoir de marcher à reculons dans son autrefois et de commander à ses souvenirs de vous restituer tous les paradis ou tous les enfers que vous avez vécus : le fameux et exaltant devoir de mémoire.


La mémoire…Le devoir de mémoire…Vous devez sans doute facilement comprendre mon embarras…Que vais-je donc répondre, à présent, aux faiseurs de théories sur les races humaines, quand, prenant appui sur les haines raciales negro-nègres qui sévissent en ce moment en Afrique du Sud, ils viendront me faire comprendre que le Nègre est dépourvu de mémoire, qu’il ne se rappelle rien de son passé et qu’il vit uniquement dans l’instant présent ? Pour tenter de les contredire, de quelle astuce devrais-je user pour les cacher les morts et les blessés mozambicains et zimbabwéens dont le sang coagulé noircit encore les rues et les quartiers de Johannesburg et de Captown ? Que vais-je leur répondre ?


Pour avoir visité l’Afrique du Sud, un pays que j’avais trouvé encore plus beau que ce que mes rêves m’avaient jusque- là présenté, ma crainte était plutôt de voir les Nègres exprimer, un jour ou l’autre, leur juste colère, face aux injustices sociales trop criardes, funeste héritage de l’Apartheid : 6 millions de Blancs détiennent 90°/° des richesses du pays, tandis que la plupart des 40 millions de Noirs vivent, assis sur une fesse, dans leur propre pays. Mais, quand, ces mal logés et ces mal nourris se mettent à chasser et à tuer d’autres « damnés de la terre » comme eux, à quel instinct de survie pensent-ils obéir ? Leurs pères et leurs grands-pères ne leur ont-ils pas raconté es tortures qu’ils ont endurées, il y a moins de vingt-cinq ans, uniquement parce qu’ils avaient la peau noire ?
C’est bien possible que le Nègre n’ait jamais eu de mémoire. C’est seulement en admettant cette hypothèse qu’on pourrait comprendre pourquoi des Nègres Sud-africains tuent d’autres Nègres parce qu’ils sont nègres, ne se souvenant plus que, sous l’Apartheid, on torturait et massacrait les Nègres, uniquement parce qu’ils étaient des Nègres.


TEXTE PARU DANS LE QUOTIDIEN LE JOUR

Par Cyrille TCHAMBA
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