« Je n’avais jamais vu le monsieur mais c’était un ami d’un couple camerounais que je connais bien. On a sympathisé et il m’a proposée de m’associer dans une “affaire” ». C’est une jeune expatriée allemande en poste à Yaoundé qui raconte l’aventure. « Ancien de la Banque Centrale Suisse, il sait comment on fabrique les billets de banque, poursuit-elle mi-figue mi-raisin. Il peut fabriquer des vrais billets ! Il voulait que je l’aide à écouler ses euros ! ». Flairant le mauvais coup, la donzelle a poliment refusé. Craignant de compromettre ses amis, elle hésite aujourd’hui à « prévenir Interpol »…
Ce qu’il y a d’étonnant dans l’anecdote n’est pas tant le fond de l’histoire que d’apprendre que la légende de la « multiplication des billets » circule encore. Car l’arnaque, mille fois décrite dans la presse camerounaise, est connue depuis des lustres.
Depuis le début des années 1990, pour être précis, à l’époque où le Cameroun découvrait un phénomène qui lui collera longtemps à la peau : la feymania.
Si les sociologues débattent encore sur l’origine exacte et sur la définition à donner à cette pratique (consistant, pour faire vite, à escroquer un pigeon en lui proposant toutes sortes de solutions miracles), tout le monde s’accorde pour faire d’un certain Donatien Koagne l’emblème de la feymania des années 1990. Ses mougous – pigeons dans le langage des feymen – s’appelaient à l’époque Mobutu, Compaoré, Sassou ou Eyadema… Les poids-lourds de la Françafrique en somme, auxquels le king « empruntait » des millions de dollars sous prétexte de les « multiplier ». Une entourloupe resservie mille fois, mais toujours avec le même panache, qui tourna mal. Arrêté au Yémen en 1994, le feyman milliardaire s’y fit, dit-on, couper les deux mains …
Les mésaventures du brave Donatien n’ont pourtant pas découragé les très nombreux Camerounais qui rêvent d’argent facile. Hypnotisés par les rappeurs noirs-américains et les légendes hollywoodiennes tombées des satellites, nombreux sont ceux qui se verraient bien, eux aussi, profiter des jets privés et des piscines en marbre que s’offraient, à l’époque, Koagne et ses semblables. Les feymen sont ainsi devenus des modèles flamboyants pour une jeunesse qui ne croit plus aux diplômes sans valeur et aux fausses promesses « démocratiques » . Pourquoi, dans un pays où l’argent est méthodiquement siphonné par une poignée de gérontocrates kleptomanes, faudrait-il « attendre son tour » ou « faire de longues études » ? Mieux vaut directement entuber son prochain !
Certes la « multiplication de billets » n’est plus qu’une vieillerie à l’usage des petites frappes qui jouent les gros caïds. Mais les histoires de feymania continuent d’abreuver une presse camerounaise avide de rocamboles. Un jour c’est un homme d’affaires qui s’est fait refiler – à prix d’or – un produit « magique ». Puis vient le tour d’un chef traditionnel piégé par les mirobolantes promesses d’un soi-disant « émissaire du Président Paul Biya ». Et voilà de faux conférenciers qui allègent les comptes d’une ONG humanitaire de plusieurs millions ! Preuve qu’elle est devenue un phénomène de société, la feymania est le thème du dernier film produit au Cameroun, Emeraudes, qui raconte le piège tendu par des feymen… à un producteur de cinéma.
« Quoi qu’on pense d’eux, on est épaté par l’originalité des arnaques qu’ils concoctent », confesse la chercheuse Dominique Malaquais dans une étude pionnière sur le sujet. Car une des astuces des feymen est d’embarquer leurs mougous dans des histoires que ces derniers auront du mal, par la suite, à confesser. Difficile d’avouer qu’on a cherché à s’enrichir illégalement, qu’on a extorqué un diplôme ou une fonction indue, ou même qu’on s’est fait duper par ses « meilleurs amis ». Aussi ne compte-t-on plus, parmi les étudiants, banquiers, proviseurs et autres députés, les victimes de la feymania. Même des prêtres y sont passés ! On comprend aussi pourquoi, après l’arrestation de Donatien Koagne, le carnet dans lequel il notait les noms de ses « associés » fit courir toutes les polices secrètes du monde qui cherchaient à éviter que ne fut entacher la blanche réputation des barons de la mafia françafricaine . Nul besoin, donc, de « prévenir Interpol ».
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